mana kikuta

Comme la lune

série de douze photographies
collodion humide, plaques de verre, bois
13.5cm×16.5cm

2014

À travers l’ensemble des douze portraits photographiques intitulé "Comme la lune" Mana Kikuta matérialise le sentiment doux-amer du souvenir de l’être aimé dans lequel sont plongés les femmes représentées. Maintenues temporairement à distance de leur lieu de vie, ces femmes ont dû également faire le choix de vivre loin de la personne avec qui elles la partagent. Quoi de plus doux alors, de plus rassérénant, que de penser à celui ou celle qu’on aime ? Mais quoi de plus douloureux aussi, que de penser à l’autre quand il est impossible de le rejoindre…

Mana Kikuta s’est inspirée du récit de la fille de Dibutade tiré de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien qui raconte les origines de la peinture et de la sculpture. Amoureuse d’un jeune homme, la fille de Dibutade potier de la ville grecque de Sicyone, eu l’idée de tracer le profil de son amant en s’aidant de son ombre portée sur le mur. Le potier couvrit ensuite d’argile les contours tracés par sa fille et réalisa un portrait en bas-relief. La photographie est également héritière de ce récit, mais les portraits réalisés par Mana Kikuta se proposent moins d’être une métaphore des origines de la photographie que le prolongement imaginaire de l’histoire d’amour entre la fille de Dibutade et le jeune homme dont le profil fut tracé sur le mur. Il existait désormais une image sur laquelle s’appuyer pour se figurer l’être aimé pendant son absence.

Ce récit fait écho à l’histoire personnelle de Mana Kikuta et celle-ci décide alors d’en donner une interprétation en invitant d’abord douze femmes venues de différents pays à raconter leur histoire, leur sentiment par rapport à l’absence de l’être aimé. Toutes lui parlent « d’amour et d’indépendance » dit-elle, certaines évoquent des couleurs et d’autres encore, la façon dont elles envisagent leur avenir. En faisant leur portrait, la photographe retient ces instants de témoignages, mais c’est au moment de la prise de vue que Mana Kikuta capte l’essentiel en leur demandant de penser à la personne qu’elles aiment. Transposées sur des plaques de verre à l’aide du collodion humide, un procédé technique inventé au dix-neuvième siècle, les portraits apparaissent ainsi en transparence laissant percevoir au spectateur, les traits du visage de la femme photographiée. Deux plaques d’un même portrait sont ensuite superposées et maintenues à un centimètre de distance permettant de voir, selon les angles choisis, les variations opérées par la lumière sur les images. Dans leurs écrins, ces portraits de femmes évanescents, nous permettent à la fois de voir, de ressentir la distance et l’absence qu’elles vivent au quotidien.

Comme la lune que l’on aperçoit au loin et sur laquelle on projette le visage de la personne qui nous manque, les portraits de Mana Kikuta sont autant d’étoiles sur lesquelles se reflètent le bonheur d’aimer et la douleur de l’absence.


( texte : Marie Gautier )