mana kikuta

Love letter, Hiroshima

vidéo (6'03)

2011-2019

Ce film montre des photographies que Mana Kikuta a prises de quatre survivants du bombardement atomique d’Hiroshima avec leurs petit-enfants. Les photographies sont filmées juste après avoir été développées, encore plongées dans l’eau du bain de rinçage.

L’eau qui déforme les images est une façon de faire sentir comme il est difficile de transmettre une image de sa vie à quelqu’un d’autre, mais cela peut aussi rappeler le développement des toutes premières photographies suivant le bombardement d’Hiroshima par Yoshito Matsushige, dans un ruisseau en pleine nuit.

Des phrases tirées de lettres échangées entre les grands-parents et leurs petits-enfants émergent puis disparaissent. Elles nous interrogent sur les possibilités de transmettre une expérience, un souvenir, une image.

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À Hiroshima, il existe de nombreux projets qui visent à enregistrer et conserver la mémoire du bombardement atomique, mais en même temps il y a peu d’occasions d’en parler avec sa propre famille. Le sujet est douloureux et ceux qui l’ont vécu ont parfois du mal à se rappeler ou ont peur de ne pas être compris.

Je suis née à Hiroshima 41 ans après la fin de la guerre et j’hésite toujours à évoquer ce sujet, si proche et si loin de moi. Moi même je ne sais rien de l’expérience de la guerre et même si je côtoie directement quelqu’un qui l’a vécu, il m’est impossible de vraiment comprendre. Dans quelques années il n’ y aura plus personne à avoir fait l’expérience de la Deuxième Guerre mondiale, et alors la vérité de ce moment de l’histoire s’éloignera un peu plus de nous.

À partir de ma situation si loin et si proche, j’ai voulu réfléchir à ce que signifie la transmission.
J’ai rencontré et photographié des survivants du bombardement atomique avec leurs petits-enfants pour qu’ils me parlent de leurs relations et de ce qu’ils ont pu partager de ce terrible événement.
Après notre première rencontre, ils se sont échangés des lettres qui m’ont semblé être comme des lettres d’amour, ils m’ont permis d’utiliser des extraits de ces lettres pour mon film.

Ce film montre mes photographies justes après qu’elles ai été développées, elles sont encore dans le bain de rinçage qui suit directement la révélation du papier photographique. Ces images sont au plus près de leur apparition, comme collée au souvenir. Pourtant plongées dans l’eau, elles semblent plus loin de nous et elles disent plus justement la distance infranchissable entre les expériences de chacun.

Après le bombardement à Hiroshima, l’accès à l’eau a été le centre de toutes les préoccupations des survivants. Si bien qu’aujourd’hui encore les Japonais viennent donner de l’eau au parc du Memorial de la Paix en souvenir de ces moments difficiles et pour soulager l’âme de celles et ceux qui en ont souffert.

L’accès à l’eau a aussi été crucial pour faire des photographies et enregistrer ce qu’il s’était passé ici. Ainsi, privé d’équipement et de laboratoire, Yoshito Matsushige, qui a pris les seules photographies connues du jour du bombardement, a dû développer sa pellicule pendant la nuit et en plein air, puis la rincer dans un ruisseau. Les photographies et leur pouvoir de conservation de la mémoire sont liés à des choses très concrètes de notre vie, ainsi ce film est l’occasion de rappeler que les photographies aussi ont besoin de lumière et d’eau pour exister.

L’eau, comme le temps, ne cesse jamais de couler et c’est ce flux-là que je voulais montrer, pour essayer de comprendre ce que le courant charrie et ce que l’on oublie.